dimanche 31 octobre 2010

Oui mais non (ou comment survivre à un référendum québécois)

C'était il y a quinze ans. C'est encore frais, pourtant.

J'avais traîné une grosse bière dans un sac brun. J'étais descendu du 87 devant la Pyramide. Là, une immense pancarte encourageait à voter pour le OUI. C'était celle avec la fleur.


De là, j'avais marché jusqu'à la rue Myrand, où quelques amis de cégep m'attendaient pour l'événement. Ça se passait dans un petit bloc de la rue Myrand, comme il y en a trois ou quatre après le croche, en s'en allant vers l'antenne de TVA.

La bière était déjà débouchée dans l'appartement où je suis entré.  L'humeur était à la fête. C'était un condensé de ce qui était vécu dans les grands rassemblements.

Dans cet appartement, on entrait dans un long corridor, et toutes les pièces étaient à droite. La première en entrant faisait figure de salon - un salon dépareillé d'étudiants - et là ronronnait l'écran bleu du téléviseur qui annonçait l'avance du camp du OUI sur celui du NON.

Ce soir, ça y est, j'aurai un pays, que je me suis dit pour moi-même. C'est là-dessus que j'ai débouché ma grosse bière. Le temps d'enlever mon manteau, d'aller m'asseoir, le coeur gonflé d'excitation. Et c'était fini. Le NON commençait à prendre une avance qu'il ne perdrait plus. Quand ils ont annoncé à Radio-Can que si la tendance se maintenait c'était le NON qui l'emporterait, tout a basculé.

On s'est regardés. Pas trop longtemps parce que ça faisait mal. Mais on s'est regardé juste assez longtemps pour comprendre une chose primordiale: si on avait pu voter, juste notre gang de nous autres, juste toutes les petites gangs de comme nous autres, autour, qui s'étaient attroupées devant la télé et qui n'avaient pas l'âge encore tout à fait, alors ça aurait passé. C'était clair dans nos esprits.

On en voulait au Québec de ne pas avoir attendu quelques mois de plus. De ne pas avoir pensé à nous autres.

Juste quelques mois de plus.

Je n'ai jamais fini cette bière. Je suis parti. Il n'y avait rien à dire, de toute façon.

À peine dehors, je pleurais. Je pleurais pour vrai. Pas juste quelques larmes aux yeux. Je pleurais. Comme un enfant qui a peur d'être perdu. Quand on se fait voler le dernier espoir qu'on entretenait, ça laisse un grand vide. J'ai pleuré comme ça en marchant jusqu'à l'arrêt d'autobus. Pas une voiture ne passait. Je n'ai rencontré qu'un pauvre type aviné qui louvoyait sur le trottoir du chemin Sainte-Foy. Je n'ai pas retenu mes larmes. C'était inutile.

Devant la pyramide, l'immense pancarte du OUI, celle avec la fleur, avait déjà été à moitié arrachée. J'ai pleuré de rage, cette fois, braillé comme on braille juste quand on est tout seul, au coin de Sainte-Foy et Quatre-Bourgeois, et j'ai attendu le bus suivant parce que je ne pouvais pas me convaincre qu'on me laisserait monter à bord si je continuais de brailler de la sorte.

Ils auraient pu attendre avant de nous marcher sur le corps, que je me suis dit en regardant la pancarte de l'autre côté du carrefour. J'ai marché jusqu'à l'arrêt en face du cégep, parce qu'autrement j'aurais continué de brailler comme un con.

Sauf que, aujourd'hui, je crois - je sais - que si j'ai survécu à ça et que je suis toujours à peu près sain d'esprit, c'est parce que j'ai tant braillé en regardant cette pancarte. Parce qu'on était tous les deux déconcrissés, elle et moi. Inutiles, et bons pour la casse. Parce qu'on venait de se faire déchirer par les mêmes mains. Des fois, ça prend une bonne métaphore pour te replanter les deux pieds dans le réel.

Je ne me laisserai plus jamais marcher sur le corps, que je me suis dit.

Ce n'était pas vrai. Mais j'avais besoin de le croire.

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